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L'intelligence économique - Economic Intelligence - La inteligencia económica

 

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Recrutement : gare à l'espionnage 

L'Express du 01/04/1999

par Ali Laïdi

Piégés par de fausses annonces, des salariés peuvent, à leur insu, se transformer en indicateurs, pourvoyeurs d'informations sensibles sur leur entreprise

Philippe C. dirige un cabinet d'intelligence économique. Signe particulier: il utilise le recrutement de cadres pour recueillir des informations sensibles. Cas type : "L'un de mes clients souhaitait obtenir rapidement des données sur une entreprise concurrente. Je lui ai proposé de faire appel à une fausse procédure de recrutement. L'idée est simple. Il suffit de concocter une petite annonce, rédigée de manière à cibler les cadres de la société visée. En l'espèce, il s'agissait de commerciaux." Les faux recruteurs ont ainsi pu obtenir des candidats quantité de renseignements: techniques de démarchage, argumentation sur les produits vendus, etc. "Mon client a été parfaitement satisfait des résultats, commente Philippe C. Il a été d'autant plus impressionné par la redoutable efficacité d'une telle opération que certains de ses propres vendeurs se sont rendus aux entretiens. Et ils n'ont pas été les moins bavards!"

L'intelligence économique a trouvé un nouveau gibier: les cadres en mal de mobilité professionnelle. Le phénomène est particulièrement développé aux Etats-Unis, où le marché de l'emploi est en effervescence. Les salariés, attirés par d'alléchantes propositions, peuvent se montrer très diserts. Le "syndrome Lopez", du nom de l'ex- directeur des achats de General Motors passé chez Volkswagen avec collaborateurs et dossiers en 1993, a laissé des traces. Désormais, les entreprises craignent que le débauchage de leurs cadres supérieurs ne soit l'occasion d'une opération d'espionnage. Mais combien d'entre elles savent qu'il n'est pas nécessaire d'embaucher pour découvrir les secrets de ses rivaux ? Un ou deux entretiens de recrutement classés sans suite peuvent suffire.

Les salariés peuvent aussi se transformer en espions au service de leur employeur. Certaines entreprises n'hésitent pas à envoyer leurs troupes aux entretiens de recrutement organisés par la concurrence. Des commerciaux et des ingénieurs sont entraînés à ce type d'exercice par les DRH de leur entreprise, qui n'hésitent pas à leur fabriquer des CV sur mesure. Sun Microsystems estime avoir été victime de cette forme particulière d'entrisme. En 1996, la société a reçu plus de 200 personnes munies d'une fausse identité sur 87 000 candidatures.

Mais la manipulation peut aller encore plus loin. Les auteurs de L'Intelligence économique: les yeux et les oreilles de l'entreprise (1) évoquent dans leur ouvrage le cas d'une société américaine qui aurait monté un faux cabinet de recrutement à Londres. "Les seuls candidats reçus et interviewés étaient ceux... qui travaillaient chez le concurrent", expliquent les auteurs.

On peut même frôler l'affaire d'Etat. Le 4 septembre 1997, les sénateurs français se sont interrogés, lors d'une séance consacrée aux questions d'actualité, sur les véritables motivations des recruteurs venus au nom de l'américain Boeing chasser à Toulouse les cadres de l'aéronautique. Débauchage d'ingénieurs et de techniciens ou chasse à l'information ? Difficile de répondre. Quoi qu'il en soit, les équipes des ressources humaines d'Airbus et d'Aerospatiale ont flairé le danger et réagi en procédant à une contre-enquête. Celle-ci a démontré que la prestigieuse société de Seattle n'était pas le véritable recruteur. Boeing était passé par un prestataire de services. Par ailleurs, les conditions d'embauche (faible protection du salarié, autorisation de travail précaire, logement non garanti...) se révélaient douteuses. Largement diffusés auprès du personnel, ces éléments ont sans doute contribué à éviter au leader européen de l'aéronautique une véritable hémorragie de cerveaux... ou d'informations.

Ces pratiques d'espionnage économique restent encore exceptionnelles en France, estiment les professionnels. Comme le souligne François Humblot, président du syndicat des cabinets de recrutement, les cabinets qu'il représente appliquent un code de déontologie très strict : accès à l'information rigoureusement cloisonné, engagement à ne pas chasser chez leurs clients... Il indique pourtant que la Direction de la surveillance du territoire est venue le sensibiliser aux risques d'espionnage économique, il y a deux ans. Mais il affirme ne pas avoir été "confronté concrètement au problème". Tout en se disant prêt à lancer une action au sein de son syndicat si la menace se précisait. Pour François Humblot, un autre danger pointe le nez : l'irruption d'Internet dans le recrutement. Aujourd'hui, passer une fausse annonce sur le Web est très facile et surtout coûte infiniment moins cher que de la publier dans la presse par l'intermédiaire d'un cabinet de recrutement. Le développement quelque peu anarchique des sites dédiés à l'emploi risque de favoriser la pratique des fausses annonces.

Pour Jean-Paul Vermes, PDG du cabinet Cogeplan, celles-ci sont très rares. Et il fait confiance aux cadres pour ne pas tomber dans le piège. Ou pour ne pas parler inconsidérément. "La majorité d'entre eux sont des gens honnêtes et loyaux", estime-t-il. "Exact, reconnaît Philippe C., mais une minorité peut suffire à mettre en danger une entreprise. Les cadres bavards, prêts à tout pour décrocher un poste, existent." Dans la bataille économique, tous les coups sont permis.

 

(1) Bruno Martinet et Yves- Michel Marti, Editions d'Organisation, 1995.