Roland Planchar

Trois années de terreur et vingt ans de mystère

 29/09/2002

© La Libre Belgique 2002

Les `tueurs fous´ du Brabant ont frappé pour la première fois le 30 septembre 1982. Ils allaient faire 28 morts, stupéfier un pays tout entier. Sans qu'on sache pourquoi, 8 juges d'instruction, 100 enquêteurs, 2 commissions d'enquête et 7.295 jours plus tard.

 

Ce jeudi-là, Claude Haulotte, un jeune policier de Wavre, était plutôt guilleret. C'est que, après un congé forcé de trois semaines (il venait d'être blessé en mettant fin à une bagarre de café), il avait repris son service la veille. Or, à 33 ans, il aimait son métier. Il l'exerçait d'ailleurs excellemment. De surcroît, la tâche du jour, en l'occurrence la distribution de convocations électorales, était plutôt reposante, lui permettant de `revenir´ en douceur dans les rues de Wavre.

Pas qu'il eut craint grand-chose : en service depuis 1971, il avait maintes fois montré son courage, au cours d'autant d'interventions. Mais le jeudi 30 septembre 1982, cette bravoure n'allait pas suffire. Même s'il ne pouvait le savoir, l'agent Haulotte, en distribuant ses documents, marchait vers la mort.

Tout s'enchaîne très vite, ce jour-là à Wavre. Deux passants alertent le policier qu'ils viennent de remarquer des choses anormales chez l'armurier Dekaise, installé depuis quatre ans au centre de la ville, rue de Bruxelles.

Daniel Dekaise? On le dépeint, à l'époque, comme un génie des armes. Une passion, chez lui. Il ne se contente pas de vendre fusils et pistolets, mais les prépare, les modifie même au besoin, en les améliorant. Ce qui, plus tard, permettra à son commerce de se développer considérablement. Mais, en 1982, sa boutique est celle d'un débutant, d'un jeune père de famille, âgé de 27 ans à peine. Bref, un jeudi ordinaire, il discute tranquillement avec deux clients, Cyrille et Gérard. Tranquille, vraiment : à l'étage, sa femme vaque à des occupations ménagères.

Tout bascule, pour l'armurier, pour Claude Haulotte et même pour la Belgique -qui ne le comprendra que plus tard- peu avant 10h30. Une Volkswagen Santana bleue s'arrête dans la rue, étroite à cet endroit. Deux hommes en sortent, entrent dans le magasin. Ils sont armés et semblent violents. L'un d'eux, cagoulé, hurle à l'adresse de l'armurier : `Couche-toi ou tu crèves!´. Il obtempère. Cyrille et Gérard n'attendent pas qu'on le leur demande : ils se jettent également au sol. Les attaquants s'affairent, ensuite, sélectionnant les armes qu'ils vont emporter, une quinzaine -revolvers et pistolets 357 Magnum, Rüger, Smith et Wesson, FN, Beretta, pistolets mitrailleurs Ingram, etc. En revanche, ils négligent l'argent.

On disait aussi "la bande de Nivelles"

Leur butin fourré dans deux sacs de voyage, les malfrats regagnent ensuite le trottoir. Au moment où Claude Haulotte arrive, à bord de son Combi. Bon tireur, il ne redoute pas d'en descendre, d'intervenir une fois de plus dans les rues de `sa´ ville. Mais il n'a pas le temps d'agir: dans son dos, un coup de feu claque. La balle, tirée sans doute depuis la Volkswagen, volée quatre mois plus tôt à Lembeek, l'atteint en pleine tête. Foudroyé, le jeune homme devient ainsi -il y a vingt ans jour pour jour- la première victime de ceux qu'on allait ensuite appeler les `tueurs fous´ ou les `tueurs du Brabant´, du côté francophone de la frontière linguistique, et ceux de la `bande de Nivelles´, de l'autre.

Toujours est-il que l'alerte générale est donnée. Toutes les polices entrent en lice, dans le Brabant wallon et jusqu'à Bruxelles. Les gendarmes Roland Campine et Bernard Sartillot, tous deux âgés de 42 ans, ont à la fois le plus de chance et le plus de malchance. La chance, parce que ce sont eux qui se trouvent en situation d'intercepter les tueurs, à Hoeilaart.

Las: on leur a signalé l'auto suspecte comme une Audi 80, pas une Santana. Malchance: quand celle-ci arrive à leur hauteur, c'est une pluie de projectiles qui les détrompe. L'un et l'autre sont grièvement blessés, entre la vie et la mort. Heureusement, ils survivront. Pas Claude Haulotte, dont les funérailles seront suivies par des milliers de citoyens. Quant aux tueurs, qui venaient pour la première fois de prendre la poudre d'escampette, on n'allait pas les rattraper. Jamais.

Pourtant, ils laisseront suffisamment d'indices -balistiques, surtout, lors de leurs `coups´ de plus en plus violents, jusqu'en 1985, pour qu'on sache qu'il s'agissait bien de la même bande.

Les mêmes, donc, attaquent ensuite l'"Auberge des Chevaliers´, à Beersel, à l'avant-veille de la Noël 82, en y torturant le concierge José Vanden Eynde, 72 ans, puis en lui tirant six balles (!) dans la tête. Les mêmes, qui assassinent le taximan Constantin Angelou au cours d'un trajet de Bruxelles vers Mons, où il sera trouvé mort dans le coffre de sa Mercedes, le 13 janvier 1983. Quatre balles dans la tête.

Les mêmes tueurs, encore, qui attaquent le Delhaize de Genval, le 11 février suivant en début de soirée - mais à quatre, cette fois, exceptionnellement sans blesser personne. Les mêmes, à trois cette fois, qu'on retrouve au Delhaize de Fort-Jaco, à Uccle, le 25 février. Un client, Elie Colet, s'éloigne du parking du grand-magasin pour tenter d'appeler les secours. Il reçoit une balle au genou.

Le 3 mars, trois ou quatre hommes fondent sur le Colruyt de Hal. Walter Verstappen, le gérant, est froidement abattu d'une balle dans la nuque, après avoir été contraint d'ouvrir le coffre fort. Il mourra peu après son admission à l'hôpital. Un employé a plus de chance en n'étant `que´ sauvagement matraqué. Les tueurs fuient en Golf, un type de voiture qui restera associé au souvenir de leurs massacres.

La Belgique a compris

A ce moment, la Belgique a compris. Même si les butins sont parfois importants, 600.000 anciens francs ici, 1,1 million là, etc., cette vague criminelle dépasse l'ordinaire, par la violence. On est encore loin du pire, mais ce qu'on nommera ensuite communément les `années de plomb´ a bel et bien commencé à tarauder le pays.

Les polices communales et même la gendarmerie semblent tout à fait incapables de juguler ces attaques, malgré quelques actes courageux. D'autant qu'après une accalmie de quelques mois, les tueurs s'en prennent, le 10 septembre 1983, à l'usine textile Wittock-Van Landeghem, à Tamise. Ils y emportent 7 gilets pare-balles ultra-légers et ultra-performants. Des prototypes, à vrai dire, dont il fallait connaître l'existence. Mais à quel prix. Joseph Broeders, qui avec son épouse Linda (âgée comme lui de 25 ans et très gravement blessée lors de l'attaque) et leurs deux gamines Sharon et Patricia, avait pour seul tort d'occuper la conciergerie de la discrète fabrique, est abattu sans un mot.

Parfaitement rodés, mieux armés encore, les tueurs vont continuer à maculer le Brabant de sang. Comme le 17 septembre suivant vers 1 h 30 du matin, à Nivelles, pour un butin que la société Colruyt évaluera elle-même à 22.000 francs de l'époque. En faisant trois morts. Deux clients faisant le plein à la station d'essence voisine, Jacques Fourez et Elise Dewit, sont `tout simplement´ abattus de plusieurs balles dans la tête. Alors que, intervenant sur place à la suite du signal automatique d'effraction du Colruyt reçu à leur brigade, les gendarmes Marcel Morue et Jean-Marie Lacroix, sont accueillis par un déluge de plomb. Blessé à la main par une rafale, le second fait le mort et est ainsi épargné. Mais M. Morue, lui aussi blessé, est achevé sans pitié. Au total, 34 projectiles déchirent son corps. Trois coups de riot-gun en plein visage.

Les bandits repartent avec 5 bidons d'huile d'arachide et 5 autres d'huile de maïs, 5 boîtes de pralines industrielles et 45 kilos de café. Ils sont pourchassés par les forces de l'ordre, mais dans la confusion. Ils s'arrêtent d'eux-mêmes. Attendent les policiers de Braine l'Alleud, qui les suivent. Et tirent. Une véritable fusillade. A bord de sa voiture de service, l'agent Benoît Ruys est cruellement blessé. Les tueurs quittent les lieux, abandonnant leur butin.

En octobre à Ohain, près du Lion de Waterloo, ils font un tué de plus, le 2, à l'"Auberge des trois canards´. Les tueurs y entrent, portant des masques de carnaval. Ils emmènent le patron, Jacques Van Camp, sur le parking, l'y abattent sans pitié d'une balle dans la nuque pour voler la voiture de sa fille, une Golf GTI rouge et noire qui servira pour l'attaque du Delhaize de Beersel, le 7 octobre (le gérant, Freddy Vermaelen, est abattu d'une balle dans le dos), ainsi que celle d'un bijoutier, à Anderlues, le 1er décembre suivant.

Aller faire ses courses, un acte courageux

La Belgique est tétanisée. C'est l'époque où l'on interviewe, à la radio, les clients des grands magasins, dont certains déclarent venir volontairement au Delhaize ou au Colruyt pour poser un acte politique, pour montrer que la démocratie fonctionne, malgré tout. Aller faire ses courses, un acte courageux... En réalité, c'est la panique.

Les forces de l'ordre réagissent dans le désordre. La guerre des polices fait rage. La justice comprend péniblement qu'elle a affaire à une seule et même bande. La presse, parfois vengeresse, détaille abondamment leur inefficacité.

Et pourtant, le travail judiciaire avançait. Secrètement, jusqu'à ce qu'on apprenne, entre les deux dernières attaques de 1983, que la justice venait d'identifier des suspects potentiels, notamment Jean-Claude Estiévenart, Michel Cocu, Michel Baudet et Adriano Vittorio, les `Borains´. La filière boraine ? Du simple grand banditisme, sans doute. Leur procès s'ouvrira bien plus tard, le 18 janvier 1988 devant la cour d'assises de Mons. Mais tous, ils seront acquittés. Parce que les détails et les preuves accumulés contre eux, longs aveux de Cocu compris, ne tiendront finalement pas la route. L'instruction avait paru sinon partiale, du moins critiquable, par exemple parce qu'on avait `omis´ de transmettre à la cour un rapport balistique tendant à les innocenter.

Du reste, la mise à mort - sans sommation - du bijoutier Jean Szymusik, 43 ans, et de son épouse Maria Krystina, le 1er décembre 1983, montrent en direct que, même avec les arrestations intervenues peu avant, la capacité de nuisance des `tueurs fous´ - qu'on identifie alors grâce à une foule d'indices laissés comme exprès - n'est pas érodée.

Pourtant, ils se tiennent ensuite cois pendant près de deux ans. Deux ans où la Belgique continue de trembler, mais à cause des `Cellules communistes combattantes´, les CCC. Dont l'arrestation, le 16 décembre 1985, précède de peu le retour en scène des tueurs.

On croyait avoir tout vu? Vraiment pas. Le 27 septembre, cette année-là, ils braquent le Delhaize de Braine l'Alleud. Plus sauvagement que jamais, tirant sans la moindre utilité apparente. Trois morts et un blessé. Pis, ils font cinq tués et un autre blessé le même jour au soir, peu avant la fermeture, au Delhaize d'Overijse. Et, terrible bouquet final, ils abattent plus gratuitement encore huit personnes et en blessent neuf autres, le 9 novembre 1985, au Delhaize d'Alost.

Pourquoi ?

Pourquoi? Vingt ans après, la question reste posée. Des dizaines d'hypothèses ont été avancées, dont la déstabilisation de la Belgique par l'extrême droite. Sans preuve. Ou par la CIA, les Etats-Unis étant dans ce cas supposés vouloir renforcer le `ventre mou´ de l'Europe. Sans davantage de preuve. Evoquée, aussi, la préparation d'un coup d'Etat par quelques politiques et par des responsables de la gendarmerie. Sans la moindre preuve, toujours. Annoncé, aussi, un racket contre Delhaize -qui maintient une prime de 250.000 euros pour tout renseignement permettant de comprendre véritablement l'énigme. Sans plus de preuve.

Pourquoi? En fait, on n'en sait rien. Pourtant, ce n'est pas faute d'efforts. Deux commissions d'enquête parlementaires se sont penchées sur le sujet. Huit juges d'instruction s'y sont cassé les dents. Mais le noyau spécialisé dans les tueries, la `CBW´ (Cellule Brabant wallon) ou `Cellule de Jumet´, reste encore et toujours actif. Forte à la fin des années nonante de près de cent hommes, magistrats et personnel administratif compris, cette cellule ne comporte plus `que´ quatorze enquêteurs, dont sept de terrain. Mais elle ne cesse d'innover -détermination en laquelle réside le seul espoir d'encore élucider le mystère.

Après avoir introduit l'usage de l'hypnose pour la réalisation de portraits-robots, du polygraphe (le fameux `détecteur de mensonge´), elle vient encore de faire appel à des `profilers´ français de haut niveau, non sans s'orienter au passage vers l'hypothèse d'un `tueur en série´ aidé de deux ou trois complices, eux-mêmes terrorisés (LLB du 11/9 dernier). Leurs conclusions devraient parvenir aux magistrats instructeurs belges, Jean-Claude Lacroix et Jean-Paul Raynal, dans quelques semaines. Alors qu'on attend aussi la diffusion prochaine d'un nouveau portrait-robot. C'est qu'à défaut de solution, il reste l'espoir. Même ténu.

 


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