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Christianisme - Christianity - Cristianismo

 

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Anne Morelli [1]

La réinterprétation chrétienne des fêtes antérieures au christianisme

Religiologiques No 8, automne 1993

 

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Le grand public, s'il adhère à une religion révélée, peut croire que son culte, sa morale[2] , son art[3] , sa liturgie, ses cérémonies d'initiation, ses fêtes, ses rites de passage, sont originaux, nés avec le fondateur de cette religion et n'ayant que des rapports ténus avec ces phénomènes dans les autres religions. Tout au plus saute aux yeux la tendance générale à célébrer dans beaucoup de religions des fêtes saisonnières liées au rythme de la nature.

Pourtant ce domaine est un magnifique modèle pour comprendre le métissage des dieux et les historiens ont étudié des cas manifestes d'emprunts, de superpositions, de syncrétisme et de substitutions dans le cadre du culte.

Sans prétendre apporter des éléments d'une grande originalité, je tenterai, pour les fêtes chrétiennes les plus importantes, de voir quel est le glissement de contenu à propos de mêmes dates et de mêmes symboles et comment s'est faite la réinterprétation culturelle de ces fêtes par le christianisme ou, en d'autres termes, comment on a pu donner à des éléments anciens une signification nouvelle.

 

La réinterprétation chrétienne des fêtes antérieures au christianisme

Pour la clarté de l'exposé, je classerai les fêtes selon les liens les plus avérés qu'elles entretiennent avec le judaïsme, la religion romaine, des religions orientales ou occidentales préchrétiennes.

 

Les fêtes d'origine juive

Le christianisme est né dans le judaïsme et en a conservé une série de rites dont les moindres ne sont pas la sanctification de la semaine (qui existe aussi dans d'autres cultures) et les fêtes mobiles liées aux particularités du calendrier juif.

Chez les Juifs, la semaine est formée de six jours de travail et d'un jour de repos obligatoire (le sabbat). Deux jours de la semaine sont des jours de jeûne facultatifs: le lundi et le jeudi.

Chez les chrétiens aussi, il y a six jours de travail et un jour de repos (le dimanche) et deux jours étaient jadis consacrés au jeûne: le mercredi et le vendredi. La fixation du vendredi comme jour de pénitence est liée à l'idée de la mort du Christ un vendredi. Le jeûne du vendredi était parfois prolongé jusqu'au samedi. Jusqu'au concile de Vatican II (1960), tous les vendredis étaient obligatoirement jours d'abstinence de viande et les mercredis de la période de Carême l'étaient aussi.

La fête de Pâques est de toute évidence une émanation de la Pâque juive (Pessah) et le principal emprunt chrétien aux fêtes juives. Chez les Juifs, c'est la fête la plus solennelle. Elle est fixée à la pleine lune du premier mois (lunaire) du calendrier, soit le 15e jour du mois de Nisan. C'est donc une fête mobile (et elle le sera aussi chez les chrétiens). Il s'agit d'une semaine de fête du printemps. Le 1er et le 7e jours sont fériés (travail interdit) et les jours intermédiaires sont semi-fériés (travail autorisé). C'est une fête agricole et pastorale, l'occasion à laquelle on mange le jeune agneau pascal, symbole de la délivrance du peuple juif puisque Pâque est l'anniversaire de la sortie d'Égypte du peuple juif. Le repas du Seder est le repas du premier soir de Pâque. Les parents annoncent la délivrance d'Égypte. Les ustensiles de cuisine et de table ont été bouillis préalablement. Le repas traditionnel se compose de trois mazzot empilées (pain sans levain symbolisant le désert), d'un œuf dur (printemps), d'un os de mouton le Zeroa (souvenir de l'agneau), d'eau salée et d'herbes amères le Maror (représentant l'exil) et d'haroset (mélange adoucissant d'amandes, de pommes et de vin), ainsi que d'une coupe de vin dont on boit à quatre reprises.

La fête chrétienne a été calquée sur la fête juive[4]. Elle est fixée à la pleine lune du premier mois lunaire du calendrier juif soit le 14 Nisan. C'est donc une fête mobile. Chez les chrétiens d'Orient, la fête était fixée au jour de la semaine où tombait le 14 Nisan, en Occident, elle était fixée au dimanche qui suit le 14 Nisan.

Il y a eu conflit à ce sujet dans la chrétienté jusqu'au concile de Nicée en 325. Celui-ci a tranché pour le dimanche après la première lune de printemps (qui coïncide ou suit l'équinoxe). Il peut donc y avoir jusqu'à un mois de différence entre les dates de Pâques. Les Églises d'Orient ayant refusé d'adopter la réforme grégorienne du calendrier, il y a encore aujourd'hui décalage entre la Pâques catholique et orthodoxe.

Pâques est précédée d'une période de jeûne (le carême) et suivie de sept semaines de réjouissances (le temps pascal) que clôture la Pentecôte. Le carême était d'abord court et de jeûne absolu, puis il s'étend mais avec des poses (laetare). Il commence au lendemain du mardi gras, dernier jour où l'on peut manger de tout, avec le mercredi des Cendres.

C'est une période de mortifications physiques et morales qui culmine avec la Semaine Sainte (du dimanche des Rameaux à Pâques) et le Vendredi Saint, anniversaire de la mort du Christ. Le dimanche de Pâques évoque la résurrection, celle du Christ et celle de la terre au printemps. C'est la période de ponte maximale des poules (et l'on n'a pas employé d'œufs pendant le carême). Dans les pays orthodoxes, on se presse le matin de Pâques aux portes des églises pour faire bénir les œufs, les pains (le koulich), les gâteaux de fromage blanc et fruits confits (la Paska). Pour offrir des œufs (ou s'en débarrasser!) on les peint et on les décore. Rappelons que l'œuf et l'agneau (traditionnel dans les pays chrétiens notamment parce que c'est la saison) figurent déjà sur la table de la Pâque juive.

C'est à Pâques que l'on bénit le feu nouveau (actuellement le cierge pascal) que l'on conservera jusqu'à la Pentecôte et qui symbolise la lumière qui s'éteint et qu'on rallume, donc la mort et la résurrection du Christ.[5]

 

Les fêtes d'origine romaine

On a ici l'embarras du choix. Le Rogations et Litanies, par exemple, prières publiques et processions qui tout récemment encore se déroulaient dans les campagnes, évoquent sans aucun doute possible les ambarvalla lustrale de la religion romaine, elles aussi destinées à attirer sur les champs les bénédictions célestes. La grande Rogation se célèbre le 25 avril, la petite Rogation les lundi, mardi et mercredi précédant l'Ascension. Il est évident que ces fêtes furent fixées à ces dates dans l'idée de supplanter les célébrations romaines. À Rome, le jour consacré à ce rite était justement le 25 avril. À cette date des robigalla [6], marquée par une procession sortant de Rome par le pont Milvius[7], fut substituée au VIe siècle une procession chrétienne qui emprunta quasiment le même itinéraire! Dans le Nord-Ouest de l'Europe, les petites Rogations ou Litanies, précédant l'Ascension correspondent à l'époque des gelées tardives si redoutées par les agriculteurs. Les Romains priaient du 25 avril au 13 mai pour faire protéger par les dieux les jeunes bourgeons de vigne et les fleurs des arbres fruitiers. L'Église remplaça ces

fêtes païennes par l'invocation de Dieu et spécialement la protection des trois Saints — Mamert [8], Servais et Pancrace[9] — appelés populairement les saints de glace. Les Rogations furent étendues à l'ensemble de l'Église au VIIIe siècle par le pape Léon III.

On pourrait aussi prendre l'exemple de la période des Jupercales[10] , fêtes romaines du réveil de la nature, célébrées parfois de manière licencieuse et qui ont été transformées en fête de Saint-Valentin. On peut également rapprocher pour cette même période de l'année les bacchanales du Carnaval chrétien et voir dans la Purification de la Chandeleur[11] (qui évoque les relevailles de Marie, quarante jours après la naissance de Jésus) une réinterprétation des hypercales où, en l'honneur de Proserpine, on mangeait des galettes de céréales et où les champs et les maisons étaient purifiés.

La fête des morts avait aussi son équivalent à Rome, mais c'est le 22 février que les Romains célébraient les défunts de chaque famille. Pour déraciner cette célébration, ou plutôt la christianiser, la fête solennelle de l'apostolat de saint Pierre fut fixée à cette date. Les rites liés au culte des morts furent cependant particulièrement difficiles à extirper. L'antique repas funèbre du 22 février perdure en Occident jusqu'au XIIe siècle au moins et bien plus tard chez les orthodoxes. Quant à l'office des morts du 2 novembre s'inspirant de cette piété familiale, il n'est originaire que du Xe siècle et généralisé en Europe au XIe siècle.

 

Les fêtes orientales

C'est via la domination romaine qu'un certain nombre de fêtes orientales pénétrèrent en Occident. La réinterprétation chrétienne des fêtes antérieures au christianisme On sait que dans l'empire romain le syncrétisme religieux ambiant accordait notamment une large place aux célébrations mithriaques et égyptiennes.

Le 25 décembre le culte mithriaque, très développé à Rome aux troisième et quatrième siècles, célébrait le Natalis Invicti. C'était la naissance du soleil, du soleil invaincu qui, chaque année, après avoir failli céder à la nuit lors du solstice d'hiver, reprend ses forces et fait regagner le jour sur la nuit. Tous les spécialistes savent qu'il n'y a aucune raison historique de fixer la naissance du Christ à cette date, mais il est évident qu'elle fut choisie pour supplanter cette importante célébration du mithriacisme. On commence à fêter la naissance du Christ chez les chrétiens au cours du IVe siècle soit le 25 décembre, soit le 6 janvier. En effet, l'Épiphanie qui veut dire en grec l'apparition ou la manifestation (divine) est aussi liée au solstice d'hiver et au soulagement que, dans l'hémisphère nord, représente la renaissance prochaine de l'astre et de ses corollaires: l'allongement des jours et le renouveau prochain de la végétation.

À Alexandrie d'Égypte, l'Épiphanie était fêtée les 5 et 6 janvier. Après avoir pleuré la mort du soleil (Osiris), on se réjouissait ces jours-là de la naissance du fils d'Isis, appelé soleil naissant. La Vierge a enfanté. La lumière augmente chantaient les Grecs d'Alexandrie à cette occasion. Cette fête atteint les Gaules au IVe siècle et Rome au Ve siècle mais la célébration a été évincée par la fête chrétienne qui commémore à la fois l'adoration des mages, l'eau changée en vin des noces de Cana et le baptême de Jésus [12]. Deux fêtes païennes de début d'années solaires sont donc à l'origine des deux fêtes du temps de Noël. [13]

 

Les fêtes du paganisme nordique

On doit se rappeler que si les Scandinaves se convertissent aisément c'est qu'au moment où ils le font, ils sont depuis longtemps déjà en contact avec le christianisme, que leur religion et le christianisme se sont interpénétrés et que leur conversion au christianisme entérine en réalité une situation de fait.

Par contre, les Saxons (Germains), résistèrent fortement à la conversion au christianisme.[14]

La plus célèbre des fêtes païennes, celle qui a le plus longtemps résisté avant d'être réappropriée par le christianisme, est certainement celle du solstice d'été (21 juin) et de ses feux, devenus de la Saint-Jean.

Mais d'autres symboles des fêtes du paganisme se sont maintenus dans les fêtes chrétiennes. Le houx et la bûche sont traditionnels des fêtes païennes nordiques de la lumière, célébrées au solstice d'hiver. Le nom même de la fête du 25 décembre est resté chez les peuples scandinaves celui, très peu chrétien, de Jul, à rapprocher d'un des noms d'Odin dans la mythologie nordique qui est Jolinir.

Encore aujourd'hui, dans les pays du Nord de l'Europe, on célèbre deux autres fêtes de la nuit: les feux de la Saint-Martin brûlés à l'origine pour Wodan[15] et la fête de Saint-Nicolas, sympathique personnage qui, juché sur un âne ou un cheval parcourt les toits pour y semer le bonheur des enfants.[16] Cet ancêtre du Père Noël et de Santa Klaus n'est certainement pas sans rapport non plus avec Wodan qui parcourait les cieux, la nuit sur son cheval à huit pattes...

Enfin, l'arbre de mai qui se hissait (et se hisse encore parfois) dans les campagnes est lui aussi d'origine païenne, lié cette fois aux fêtes du renouveau de la nature et au printemps triomphant. *

On peut voir par ces quelques exemples que le degré et le mode d'acculturation entre le christianisme et les religions qui l'ont précédé ont différé selon les circonstances et selon la résistance à l'acculturation opposée par ces religions. La plupart du temps, il s'agit de donner une signification nouvelle à une fête dont on garde le sens saisonnier et les symboles (Pâques, fête de printemps avec le mouton et l'œuf dur..) mais, comme on l'a vu, parfois la fête païenne a fini, à la longue, par être extirpée comme ces antiques repas funèbres remplacés entre le XIe et le XIIe siècles par les cérémonies du 2 novembre.

On pourrait par ailleurs étendre l'approche de ces processus aux sanctuaires qui ont connu les mêmes transformations: parfois détruits et supplantés par des constructions chrétiennes établies dans d'autres lieux, le plus souvent, ils ont été réaménagés et transformés afin de garder les mêmes lieux de culte mais ont été investis d'un sens nouveau.

 


[1] Anne Morelli est historienne, rattachée à l'Institut d'études sur les religions et la laïcité de l'Université Libre de Bruxelles.

[2]Les travaux du professeur Robert Joly ont été consacrés à montrer la filiation entre morale chrétienne et paganisme antique, cf. par exemple son livre Le vocabulaire chrétien de l'amour est-il original?, Bruxelles, Presses universitaires de Bruxelles, 1968.

[3]Les travaux du professeur Charles Delvoye ont prouvé la même filiation christianisme/paganisme pour l'art.

[4] Cf. R. Cantalamessa, La Pâque dans l'Église ancienne , Berne,1980.

[5] On trouvera plus de détails sur cette coutume dans L. Duchesne,Origines du culte chrétien. Étude sur la liturgie latine avant Charlemagne, 5e éd., Paris, 1925, pp. 263 sq. Cet ouvrage est une source incontournable pour l'approche de la liturgie ancienne.

[6] Robigus était une divinité personnifiant la rouille des blés.

[7] Ovide, Fastes IV, 901

[8] Mamert ou Mammert, évêque de Vienne (France) de 463 à 477, fêtéle 11 mai.

[9] Martyr mort en 304, fêté le 12 mai.

[10] Célébrées le 15 février, et jusqu'au VIe siècle. On sait peu de choses sur le dieu Lupercus auquel était lié un rituel de fécondité.

[11] Pour laquelle on évoque généralement Luc 2, 22-39.

[12] En Espagne et en Italie c'est à l'Épiphanie que les enfants reçoivent jouets et friandises

[13] Sur ce sujet, voir Bernard Botte, Les origines de la Noël et de l'Épiphanie, Paris, 1932. Michel Meslin, La fête des Kalendes de janvier dans l'Empire romain , Latomus, Bruxelles, 1970, n° 115.

[14] On verra à ce propos les travaux de Régis Boyer

[15] Dans certaines régions de la Flandre belge, la saint-Martin est encore l'objet de réjouissances. C'est lui qui est censé apporter aux enfants friandises et jouets.

[16] Sa fête (6 décembre) est encore célébrée actuellement de la Pologne à la Flandre française en passant par l'Allemagne, la Hollande et la Belgique.