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Délocalisations et zones franches - Delocalisations and Free Zones - Deslocalizaciones y maquiladoras

 

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David Bornstein

Les multinationales désertent déjà le Mexique, en quête de main-d'oeuvre meilleur marché.

Reportage dans le Yucatan, chez les sous-traitants des grandes marques de la confection, tels Gap ou Levi's. Piliers de l'économie mexicaine, ces maquiladoras sont menacées de disparition.

© Libération 08 août 2002

 

«Une fin d'après-midi, ils nous ont simplement dit : "Vous pouvez partir maintenant." Alors on a quitté l'usine, l'une après l'autre.» Rosa, ancienne employée de la maquiladora textile Forest, raconte la brutale disparition de son entreprise, située dans le village mexicain d'Uman (Yucatan). Aussi rapidement qu'elle était apparue, soit en quelques heures. Forest, qui, selon le principe des maquiladoras, réalise de la confection pour de grandes marques étrangères sans payer de droits de douane, s'est volatilisée, laissant sur le carreau 200 ouvrières. Chine ? Honduras ? «On ne sait rien de ce qui s'est passé, ni où ils sont allés. De toute façon, lorsqu'on est venu nous demander de quitter les lieux, les patrons n'étaient déjà plus là.»

 

Vite apparues, vite disparues

 

Les habitants d'Uman rapportent qu'en 2000, deux Cubains de Miami ont débarqué dans cette zone agricole avec des caisses de tissus et des contrats de sous-traitance en poche. Quelques tracts dans les rues pour le recrutement, l'achat de machines à coudre, la location d'un hangar : Forest était né. Deux ans plus tard, les entrepreneurs ont fui comme des voleurs. En quête de main-d'oeuvre toujours moins chère, ils quittent le Yucatan, laissant derrière eux le matériel et les ouvrières sans indemnités. Cette année, plusieurs dizaines, voire centaines de maquiladoras ont disparu du Mexique, souvent dans des conditions similaires à celles de Forest. Bon nombre ont émigré vers l'Asie ou l'Amérique centrale. Moins de dix ans après la fulgurante expansion de son industrie d'exportation, le Mexique, qui a bénéficié de nombreuses délocalisations européennes ou nord-américaines, assiste à son tour à des départs en chaîne et peut-être à l'effondrement de l'un des piliers de son économie.

 

Face aux va-et-vient d'un commerce international aux rythmes de plus en plus frénétiques, Rosa s'interroge, perplexe : «Il y a dix ans, le Yucatan produisait quasi exclusivement du tissu. On l'a abandonné et remplacé par de la confection avec les maquiladoras. Si celles-ci s'en vont à leur tour, qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire ?» Dans cette partie du Yucatan qui ressemble davantage à une jungle tropicale qu'à un bassin industriel, les maquiladoras ont poussé comme des champignons. En quelques années, ces usines, principalement américaines, mais aussi japonaises et chinoises, qui confectionnent les vêtements de grandes marques telles Gap, Lee ou Levi's, sont devenues l'une des principales sources de richesse d'une région surtout célèbre pour sa plage de Cancun et son site maya de Chichen Itza.

 

Les premiers signes d'inquiétude sont arrivés dès le milieu 2001, avec le ralentissement économique nord-américain : 6 000 emplois sont partis en fumée sur les 33 000 existants dans le secteur et 12 maquiladoras (sur 120) ont quitté officiellement le Yucatan. En fait, en incluant les petites fabriques et les ateliers clandestins qui travaillent pour ces usines, 40 sites auraient fermé, selon Eric Villanueva, député PRD (gauche) de Merida, la capitale régionale. Une estimation difficilement vérifiable. Gabriel Basteris, entrepreneur mexicain installé dans le parc industriel de Merida, n'a pas de doute sur l'issue du scénario : «Pour moi, c'est clair, le textile mexicain, c'est fini. Dans deux ans maximum, j'aurai démonté mes machines et pris le bateau pour Shanghai ou Hong-Kong.»

 

Celui qui fut l'un des premiers Mexicains à s'installer dans cette région sud pour maquiler a pourtant la réputation d'un homme sérieux. «Rien à voir avec ces "capitalistes hirondelles" qui vont et viennent au gré du vent», explique-t-on dans les bureaux locaux du ministère de l'Economie. Cette année, Gabriel Basteris a dû diviser par deux le nombre de ses 250 employés pour absorber la chute de 40 % des commandes de son principal client, la marque de vêtements pour enfants Osh Kosh. Irrité, il confie : «Vous croyez que les entrepreneurs américains vont rester au Mexique ? Vous croyez qu'ils vont avoir pitié de leurs malheureux voisins lorsque les Chinois et les pays d'Amérique centrale ne seront plus taxés à l'exportation ? Moi, je dépends à 100 % des Américains, je les connais bien et je sais que mon seul choix sera bientôt de tirer le rideau.»

 

Des salaires de 120 à 280 euros par mois

 

Depuis le printemps, des signes de reprise de l'économie nord-américaine sont apparus et, avec eux, un arrêt de l'hémorragie des emplois. Mais l'avenir du secteur reste menacé. Il pâtit de taux de change très défavorables et, paradoxalement, d'une amélioration du niveau de l'économie mexicaine, peu compatible avec l'intérêt des maquiladoras. «L'implantation d'usines s'est surtout développée avec les deux dernières crises financières de 1987 et de 1995», explique David Alpizar, le directeur de l'usine Ormex basée à Merida. «Avec les dévaluations du peso, la main-d'oeuvre était ridiculement peu élevée pour des investisseurs de capitaux en dollars. Aujourd'hui, le peso est fort et les salaires beaucoup plus chers. En outre, le gouvernement est progressivement passé d'un régime d'impôt zéro à des exigences fiscales de plus en plus fortes. Bien sûr, ça ne motive pas pour rester.»

 

Le Yucatan, dont les salaires sont pourtant parmi les plus faibles du Mexique - 280 euros par mois en moyenne dans les maquiladoras, mais bien souvent 120 euros, le minimum légal -, est devenu moins compétitif face à l'Amérique centrale ou la Chine, pays dont les salaires descendraient jusqu'à 0,50 euro de l'heure et aux charges salariales très limitées. En terme de concurrence, le pire est d'ailleurs à venir. Les Etats-Unis préparent des accords de libre-échange avec les pays d'Amérique centrale et devraient resserrer leurs relations commerciales avec la Chine à travers l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Cette évolution fait enrager Andres Penaloza, économiste de l'un des principaux réseaux antimondialisation mexicains, le RMALC : «Le Mexique et les Etats-Unis ont fait un deal lors des accords de l'Alena [traité de libre-échange entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, ndlr] en 1994. Les Mexicains abandonnaient leur production de tissu au profit des Américains et se chargeaient de sous-traiter la confection. Or, huit ans après, on constate que l'industrie de la toile mexicaine a été démantelée et que les Etats-Unis se détournent de notre confection.»

 

Pieds nus dans son patio avec ses deux filles, Rosa, la cinquantaine, s'est résolue à ne pas reprendre le travail après deux années chez Forest. Tania, sa fille aînée, âgée d'une trentaine d'années, explique qu'elle «ne travaille plus depuis son licenciement, il y a cinq ans». Mais elle ajoute : «J'ai trouvé un mari.» Pour Juan Carvaja, sociologue du Centre d'études de développement régional du Yucatan, l'absence de syndicats, la fébrilité des autorités face aux industriels étrangers et la culture de la précarité expliquent cette résignation. «Les gens qui travaillent dans les maquiladoras sont généralement pauvres et ruraux, alors perdre leur travail et revenir à leur condition première ne les traumatise pas plus que ça. Quelques poules dans le jardin, des travaux domestiques ou des tacos vendus au coin de la rue font souvent l'affaire.»

 

Une reconversion difficile

 

Après un an et demi de silence sur le sujet, le gouvernement mexicain de Vicente Fox vient à peine de modifier sa communication - sous la pression de la presse - et se dit prêt à prendre le taureau par les cornes. «Si elles ne changent pas, les maquiladoras sont effectivement condamnées», déclarait récemment le ministre de l'Economie, Luis Ernesto Derbez. Ce dernier vient de diligenter une grande enquête pour envisager des alternatives. Pour Rocio Ruiz Chavez, la ministre déléguée au Commerce intérieur, «il faut développer des productions à plus forte valeur ajoutée. C'est notre meilleure porte de sortie face à la situation actuelle». Or, de l'avis de nombreux experts, si certaines maquiladoras spécialisées dans l'électronique et l'automobile peuvent évoluer en ce sens, celles du textile auraient du mal à supporter le choc de cette transition. Rien n'indique en effet que le Mexique, qui a fondé son développement industriel sur une main-d'oeuvre bon marché mais peu qualifiée, soit bien armé pour réaliser rapidement un tel basculement. «Au Yucatan, la scolarité moyenne s'arrête à l'école primaire. Ça limite évidemment les possibilités en terme d'emploi», constate Bernardo Cisneros Buenfil, responsable des affaires économiques de l'Etat.

 

Doté d'une économie plus forte que celle de l'époque du boom des maquiladoras, le Mexique ne saurait faire marche arrière en revenant artificiellement à une monnaie faible et à un régime fiscal zéro favorisant les entrepreneurs étrangers. Il semble également mal préparé pour un changement de modèle industriel, en tout cas pas assez vite pour éviter une crise. Face à cette impasse, le principal partenaire commercial des Etats-Unis, champion du libre-échangisme, qui crut avoir gagné ses galons de «pays du premier monde» grâce à l'explosion de son commerce extérieur, découvre que la voie de son développement est encore loin d'être tracée.