CUBA, RÉVOLUTION SYNDICALE?

 

« Hasta la victoria siempre ». Nul besoin d’être hispanophone pour saisir la force et la portée de cette déclaration de Che Guevara. Cette phrase a fait le tour du monde et est désormais associée à des degrés variables à la révolution et à Cuba. À l’heure de l’altermondialisation  et des forums sociaux, quel rôle jouent les syndicats cubains? Quels en sont les leaders? Quels liens unissent les syndicats au pouvoir de Castro? À toutes ces questions et à d’autres encore, nous répondrons  plus loin dans le texte.

 

HISTOIRE DU SYNDICALISME CUBAIN

 

Selon Mario Rieira Hernandez, l’activité syndicale cubaine remonte à 1574, année au cours de laquelle des casseurs de cailloux déclenchent une grève en vue d’obtenir de meilleurs salaires et  une réduction de leur temps de travail.

Pour d’autres, l’organisation syndicale est héritée de corporaciones et gremios propres à l’Espagne médiévale. Ces groupes évolueront au fils des ans pour devenir des sortes d’associations sans but lucratif mais  mutuellement bénéfiques à leurs membres et glisser vers le syndicalisme vers le 19ième siècle.

Au cours de cette transition, ils ont compté sur l’appui de moyens de diffusion tels que des journaux dont La Aurora, premier journal des travailleurs cubains publié dès 1865. 

Au début des années 1930, le syndicalisme cubain est bien implanté et compte des représentants de toutes les branches commerciales et économiques. Des associations de travailleurs s’activent dans de nombreux domaines : industrie sucrière, transports, industrie alimentaire, chauffeurs de camionnettes, ou encore chauffeurs de taxis.

En 1937, le Secrétariat cubain à l’emploi dénombre l’existence de 558 syndicats de travailleurs, dont 130 pour la seule province de la Havane, comptant 168232 membres affiliés. Au cours de cette année, naît le désir d’unifier cette structure en vue de rendre son fonctionnement plus harmonieux.

Avec l’accord du gouvernement de Batista, cette volonté aboutit mais demeure dévoyée. En effet, les représentants syndicaux qui refusent de prêter allégeance au gouvernement sont écartés et ils ne sont pas invités à s’exprimer lors du congrès fondateur.

D’ailleurs, ce dernier se tient en présence du ministre de l’emploi qui ne fait guère mystère de sa volonté d’instrumentaliser la structure naissante. À ses côtés siègent le président de la jeune Confédération des travailleurs d’Amérique latine fondée en 1937 et l’Américain John Kowner président du Congrès des travailleurs industriels des USA, alors partenaires privilégiés de l’Île. À l’issue de ce congrès, la Confederacion Nacional Obrera de Cuba est remplacée par la Confederacion de Trabajodores de Cuba (CTC). Cette structure permet de créer des fédérations provinciales sur des bases pratiques, en faisant intervenir des  considérations économiques et géographiques.

Chacune de ces fédérations se constitue en fonction de son secteur d’activité. Au cours de la même année, une quantité de résolutions importantes sont adoptées : un salaire journalier minimum de 1,5 dollars pour les travailleurs du secteur de l’industrie ou encore 1,2 dollars pour les ouvriers agricoles.

Dans la foulée les leaders exigent l’amélioration du sort des travailleurs de l’industrie du sucre et revendiquent le retour du droit de grève et la levée des restrictions de l’activité syndicale en vigueur depuis 1934.

Cela dit, l’orientation communiste est clairement perceptible; les postes de présidence de fédération sont assurés ou assistés par des communistes, alors que le président de la Confédération détient sa carte du parti communiste.

En 1940, Cuba adopte sous Batista une Constitution progressiste tant au plan des libertés syndicales que politiques. C’est un acte majeur qui reçoit même la considération du parti communiste sous l’ère de Fidel Castro.   

En 1947, la CTC connaît une guerre de leadership et de légitimité en raison de tensions politiques. En effet, le président fraîchement élu, Grau San Martin, tente de le téléguider alors que les communistes refusent de lâcher prise. Cela se déroule dans un climat de violence entaché par des morts et marqué par une scission du mouvement en deux tendances : staliniste et mouvance présidentielle  dite Auténtico.

 En 1961, la Confédération des Travailleurs de Cuba devient la Centrale des travailleurs de Cuba.

 

CENTRALE DES TRAVAILLEURS  CUBAINS : SYNDICAT UNIQUE POUR PARTI UNIQUE

 

La CTC est le plus grand syndicat cubain. L’acronyme signifie : Centrale des Travailleurs de Cuba et lui a été attribué en 1961. Son organisation est centralisée et demeure inféodée au pouvoir de Fidel Castro. Cette structure se veut cependant représentative des travailleurs cubains et est organisée de la manière suivante :

  • Un Congrès
  • Un conseil national
  • Un comité national
  • Un secrétariat national
  • Des unités nationales
  • Des branches provinciales
  • Des bureaux de  liaison dans chaque compagnie
  • Des sections de liaison

 

Au total, le pays compte 18 unions nationales défendant les intérêts de 3 millions de travailleurs affiliés. La CTC est dirigée par Louis Loyal Ross, par ailleurs membre de la direction centrale du Parti communiste cubain.

 

L’ÉTAT ET L’ACTIVITÉ SYNDICALE AUJOURD’HUI

 

Cuba connaît un régime d’inspiration marxiste. L’État emploie de près ou de loin près de 86% de la population active et surveille de très près l’activité syndicale. D’ailleurs ce secteur reste le plus contrôlé par l’État. La CTC demeure le seul syndicat légalement reconnu par les autorités. Ses leaders sont soigneusement choisis par le Parti communiste au pouvoir; Ils sont tenus d’observer la ligne du parti et d’appliquer des consignes venues de haut lieu. Bien souvent, les responsables de la CTC sont membres du bureau politique du Parti communiste.

Cette situation a été déplorée par les organisations syndicales internationales telles que l’Organisation internationale du Travail, qui accusent le régime de bafouer les traités relatifs à l’organisation du travail, notamment la Convention n0 87 au sujet de la liberté de l’activité syndicale et  la Convention n0 98 concernant la liberté d’association et la négociation collective.

Dans les faits, le syndicat reste à la disposition du gouvernement, rejette en masse les accusations de violation des droits de l’Homme venant de l’étranger et clame la bonne foi du gouvernement. Dans une lettre adressée en 2003 au secrétaire général de la CGT -syndicat français-,  son président  affirmait qu’il n’y avait pas de violation de droits de l’Homme à Cuba et que le syndicat demeurait au service de la révolution envers et contre toute forme d’impérialisme. Lorsque des regroupements syndicaux tels que la CISL (Confédération internationale des Syndicats libres) lui demandent d’exiger plus de liberté, la CTC répond que tout se passe pour le mieux et que ce n’est pas en restant hors de Cuba qu’ils peuvent appréhender l’exemplarité de la liberté syndicale à Cuba. On leur reproche également de travailler en étroite collaboration avec les CDR (Comité de défense de la Révolution) et de fournir des bulletins sur les travailleurs qui peuvent leur valoir un congédiement pour des raisons purement politiques.

Dans une perspective plus poignante, le syndicat est également monté au créneau pour dénoncer l’embargo sur les médicaments essentiels et exhorter le gouvernement australien à ne pas emboîter le pas aux USA dans leur volonté d’isoler l’Île.

 

 

VERS UNE PLUS GRANDE LIBERTÉ SYNDICALE

 

La situation de monopole exercée par la CTC suscite la colère de nombreux travailleurs et certains ont décidé de changer la donne en créant des syndicats libres. Un première tentative a été tentée en 1982 et s’est soldée par l’emprisonnement des cinq meneurs. La justice cubaine a eu la main lourde et a prononcé des condamnations à la prison à vie. Ces peines ont été commuées plus tard à 30 ans de réclusion criminelle. Cela dit le prétexte retenu, « crime contre la sécurité de l’État », rend compte de la sensibilité de cette question.

Le 4 octobre 1991, bis repetita. Cette fois, un ancien employé du port de la Havane, renvoyé pour « prosélytisme politique » annonce la mise sur pied d’un syndicat libre : Union générale des Travailleurs de Cuba. Cela dit, le secrétaire et initiateur du projet Rafael Gutierrez Santos, refuse la confrontation : « Nous ne sommes ni ennemis de la CTC ni du gouvernement. Mais nous avons le droit de dire ce qui, selon nous, ne va pas ». Il bénéficie cependant du soutien du principal parti d’opposition de l’époque et compte bien faire évoluer la situation. Par exemple, Santos déclare que son syndicat « se consacrera uniquement à la défense des droits constitutionnels ou universellement reconnus des travailleurs cubains »; vaste programme dans un pays dont la Constitution en son article 44 ne reconnaît pas le droit de grève. Cette fois encore, Santos sera enlevé puis relâché par un commando civil et incarcéré, au mépris de la loi cubaine dans l’un des bâtiments des services secrets cubains.

 

MOT FINAL

 

Le contexte politique cubain actuel est marqué par un retour de la répression et une multiplication des tracasseries des leaders d’opposition. Face à ces menaces, l’État resserre le contrôle syndical et voit toute dérive comme une tentative orchestrée par des ennemis étrangers, de bouleverser le régime. Il s’y ajoute que Cuba vient d’abolir la circulation du dollar. Cette mesure pourrait accentuer la pression sur des travailleurs déjà accablés par un embargo de plus de 40 ans et servir de prétexte à une grogne sociale qui pourrait conduire le régime à lâcher du lest s’il entend durer.

 

 

 

SOURCES

 

Bibliographie

ALEXANDER, Robert Jackson. A history of organized labor in Cuba, Westport, Conn. : Praeger, 2002.

CORDOVA, Efren. Castro and the Cuban labor movement : statecraft and society in revolutionary period (1959-1961), Lanham, MD : University Press of America, c1987.

 

Internet

Site relatif à la situation politique à Cuba http://www.cuba.cu/politica

Rapport du gouvernement américain sur la liberté syndicale cubaine http://www.state.gov/p/wha/rls/fs/2001/fsjulydec/4889.htm

 

Rapport de l’organisation internationale du travail sur les violations des droits des travailleurs dans le monde, cas de Cuba http://www.ilo.org/public/english/standards/relm/gb/docs/gb267/gb-7.htm

 

 

 

 

Portrait réalisé par Samba Khonté Coulibaly dans le cadre du cours GIE 64375 « Relations humaines dans les Affaires internationales », p MBA en Gestion internationale,Gérard Verna.