Des trésors de l’art baroque au Petit-Palais à Paris

Un miracle brésilien

A partir du XVIIe siècle, la colonie portugaise fut le théâtre d’une prodigieuse explosion artistique. Près de quatre cents oeuvres, peintures, sculptures, photographies de fresques et d’édifices retracent cette saga colorée et fantasque


Football, carnaval et violence : même si ce cliché correspond à la réalité brésilienne, il est loin de la couvrir tout entière. Dans les anciennes villes coloniales de la côte atlantique, Rio de Janeiro, Salvador de Bahia, Recife, Belem, s’est épanoui un art baroque magnifique ; et plus encore dans l’Etat appelé Minas Gerais - « Mines générales » -, qui renfermait l’or, le diamant. Circulation fabuleuse de richesses, qui explique la floraison des églises, des monastères, des palais, l’essor de la sculpture et de la peinture aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Terra incognita pour les Français. L’exposition du Petit-Palais répare ce déni de justice en présentant quelque quatre cents oeuvres tirées soit des musées brésiliens soit de collections privées. Bien sûr, il était impossible de faire voyager ni les statues trop monumentales, ni les fresques. On prendra malgré tout une idée de ces trésors, ainsi que des principales façades d’églises, grâce aux superbes photographies de Ferrante Ferranti exposées sur les murs ou suspendues aux plafonds dans des agrandissements géants. Celui qu’on pouvait considérer déjà comme le meilleur photographe du baroque européen a réalisé aussi toutes les images de l’indispensable catalogue.

Pourquoi cet art de fantaisie, ces décors de bois doré luxuriants, ces retables hyper ornementés, ces statues d’anges et de saints voltigeantes ont-ils connu une telle fortune au Brésil ? Importé du Portugal, le baroque a d’abord été, comme en Europe, un prolongement esthétique de la Contre-Réforme, à cette différence près que l’Eglise l’appliqua ici à la conquête religieuse de la colonie. Evangélisation des Indiens, puis des Noirs importés d’Afrique, telle était la « mission » à remplir. D’où la prédominance de l’art sacré, des objets de culte, des personnages de l’histoire sainte. Pour les jésuites, maîtres d’oeuvre de cette opération, l’architecture, la peinture, la sculpture n’étaient que des moyens de propagande. Au début, ce ne fut donc qu’un art imposé par les uns, subi par les autres, un épisode de la prédation coloniale.

Mais, par une sorte de miracle historique, rien ne pouvait mieux convenir à la population indienne et surtout noire du Brésil que ces formes gaies, lyriques, débridées, ces matériaux d’une sensualité enivrante, cette invitation à la fête et à la danse. Au point que, si les premiers artistes et artisans furent des Portugais débarqués de la métropole, bientôt se développa une classe de créateurs locaux, le plus souvent mulâtres.

Très intelligemment conçue, l’exposition du Petit-Palais suit l’ordre chronologique. Les premières salles exposent, au moyen de cartes, de livres, de tableaux, les péripéties de la découverte du Brésil, en 1500, par les Portugais, sans négliger la présence hollandaise. Les Portugais, déçus au début de ne trouver ni or ni argent, décidèrent d’acclimater dans leur nouvelle colonie la canne à sucre importée du Cap-Vert. Pendant deux siècles, le cycle économique du sucre, avec son cortège gourmand formé du cacao et du tabac, s’est épanoui dans le Nord-Est, de Rio à Olinda. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, les artistes, ainsi que les artisans en bois doré - ce qu’on appelle la talha, ces merveilleux éléments décoratifs qui surchargent le monastère de São Bento à Rio ou les églises de Salvador - étaient encore des Européens, et le plus souvent appartenant à un ordre religieux.

Tout changea avec la découverte de l’or, au tout début du XVIIIe siècle, dans les montagnes de ce qui deviendrait le Minas Gerais. C’est un mulâtre qui, tenaillé par la soif, raclant dans le lit d’un rio, près de la future ville d’Ouro Prêto (qui veut dire « Or noir », le plus précieux), découvrit quelques grains noirs aux reflets brillants et mit au jour le pactole. De la pépie aux pépites : le cycle de l’or était lancé, et, du même coup, le cycle du métissage.

Deux personnalités de premier plan se détachent dans cette extraordinaire floraison de talents. Un peintre, Manuel da Costa Ataide, dont on verra trois tableaux, mais dont les oeuvres majeures sont les plafonds peints pour les églises d’Ouro Prêto et de Mariana. Et surtout un architecte-sculpteur, le génie du baroque brésilien, le Michel-Ange ou le Puget des antipodes, découvert, étudié, analysé jadis par un Français, Germain Bazin. Fils d’un Portugais et d’une esclave noire, né en 1738, d’abord sculpteur sur bois, Antonio Francisco Lisboa fut le premier à transposer dans la pierre l’art de la talha. Sa vie fut une véritable légende. Mal conformé, obèse, la tête volumineuse, les cheveux noirs et crépus, d’une laideur provocante, il renchérissait sur ce handicap naturel par un caractère arrogant jusqu’à la violence. On se mit à l’appeler l’Aleijadinho, le « petit estropié », sobriquet à la fois cruel et affectueux sous lequel il est passé à la postérité. Gorgé de souffrances et de haine, il mourut en 1814, paralysé, aveugle, non sans avoir invectivé contre le Seigneur dont il avait si souvent exalté l’image.

Ses chefs-d’oeuvre, réalisés pour l’église de pèlerinage de Congonhas do Campo, près d’Ouro Prêto, douze grandes figures de prophètes en pierre à savon, et plusieurs dizaines de statues en bois polychrome pour les chapelles du Chemin de Croix, n’ont pu être apportés à Paris. Ils sont présents dans les photographies de Ferrante Ferranti qui entourent, dans la salle 10, les quatre lions en cèdre brun que l’Aleijadinho sculpta comme supports de table funéraire. N’ayant jamais vu de lion, il les façonna à l’image de Noirs, le museau épaté, soulevés sur leurs pattes de devant, dans l’attitude agressive du boxeur, et le sexe en érection.

La salle suivante montre quelques-unes de ses sculptures les plus achevées : l’Ange porte-torche, qui sert d’affiche à l’exposition ; le Christ de la Résurrection ; un évêque appuyé sur sa crosse ; Notre-Dame des Douleurs, percée de six épées ; sainte Anne apprenant à lire à la Vierge ; saint Georges, sorte de Capitaine Fracasse, où l’humour persifleur de l’estropié s’est donné libre cours. Et, dans toutes ces statues, les mêmes traits somatiques : yeux écarquillés, chevelure à longues boucles, nez fortement accentué, défaut du pouce, et le même style, fier, hardi, emporté.

La dernière salle, consacrée aux missions, ces églises aux confins de l’Argentine et du Paraguay où les jésuites, au moyen des arts plastiques mais aussi de la musique, essayaient de convertir les Indiens aux beautés du catholicisme en leur mettant le pinceau ou le violon à la main, présente les sculptures de Mestre Valentin ainsi que le très beau saint François du musée de Porto Alegre, oeuvre d’un Indien guarani. Exaltant parcours, qui montre comment les formes baroques, en franchissant l’Atlantique, se sont complètement renouvelées, échappant au programme strictement religieux des commanditaires pour exprimer les fantasmes, les rêves et les délires d’un peuple.

« Brésil baroque entre ciel et terre », Petit-Palais, Paris 8e. Jusqu’au 6 février 2000. Renseignements. : 011.331-42-65-12-73.

 

Dominique Fernandez

Nouvel Observateur - N°1828 - 16 novembre 1999

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