Le Président est de plus en plus menacé par le scandale qui touche son parti
Par Chantal RAYES
samedi 27 août 2005
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Je ne dirai rien.» Figure de proue du Parti des travailleurs (PT), la philosophe Marilena Chaui se mure dans le silence quand on la presse de commenter la crise qui frappe le PT et son chef historique, le président Lula. «Il y a des moments où se taire est un devoir», justifie-t-elle. Comme elle, la plupart des intellectuels de gauche, autrefois prompts à lyncher les gouvernements, ont choisi le silence face au scandale, le plus grand de ces vingt dernières années au Brésil. Le parti est accusé de financement illicite et d'avoir payé un mensalao, une mensualité, à des députés d'autres formations pour qu'ils votent pour les projets de loi du gouvernement. Si l'existence du mensalao n'est pas encore prouvée, de solides indices existent. Désigné comme le cerveau de ces pratiques, le bras droit de Lula, l'ex-ministre José Dirceu a dû démissionner, imité par quatre autres cadres du parti.
Le chercheur José Luciano Dias voit dans l'absence de réaction des partisans de Lula «leur vieille tendance à ne pas condamner les leurs quand ils commettent des actes pourtant condamnables». «Ils sont surtout terriblement gênés, note le sociologue Francisco de Oliveira, l'un des fondateurs du PT (qu'il a quitté en 2003). Ils ont même honte de ce qui se passe. Ils préfèrent donc se taire, d'autant qu'ils ne veulent pas faire le sale boulot à la place de la droite, en exposant leurs critiques. Il y en a bien quelques-uns qui parlent, mais c'est pour imputer la crise à une conspiration des élites, une vieille stratégie de défense de la gauche.»
Le désarroi est d'autant plus grand que beaucoup de ces intellectuels ont pris part, aux côtés de la gauche catholique et des syndicalistes, à la création du PT il y a vingt-cinq ans, sous la dictature militaire (1964-1985). Le parti, le seul que l'on puisse considérer de masse au Brésil, s'est imposé depuis comme la référence idéologique de la gauche, le principal espoir de progrès social dans un pays où près du tiers de la population vit dans la pauvreté. Cet espoir, la victoire de Lula l'avait décuplé. Elu au nom du changement, le chef historique du PT, en fonction depuis janvier 2003, portait la gauche au pouvoir pour la première fois depuis quarante ans au Brésil. A peine deux ans et demi après, l'expérience menace de prendre brutalement fin.
Désenchantement. Dans un éditorial publié dans la Folha de São Paulo, le plus grand journal du Brésil, le sociologue Emir Sader, sympathisant du PT, est un des rares à afficher son désenchantement. Il accuse le parti d'avoir prêté le flanc à une «offensive de la droite». «Le PT a répété les fautes de la politique brésilienne en négociant l'appui d'autres formations pour obtenir la majorité parlementaire (généralement en échange de postes dans l'administration, ndlr), écrit-il. Il a maintenu et approfondi la politique économique des gouvernements précédents, alors que les restrictions budgétaires draconiennes qu'elle préconise ne permettent pas de lutter efficacement contre la pauvreté.» Il conclut : «Si le PT avait osé changer de politique, comme l'ont fait d'autres gouvernements latino-américains dont la marge de manoeuvre est pourtant plus étroite, il aurait rallié spontanément l'appui du Congrès.» Sader pointe ainsi deux des principales critiques que les intellectuels faisaient au PT. Car le malaise est antérieur au scandale. «Beaucoup d'entre eux ont quitté le parti, déçus», témoigne Francisco de Oliveira. Le sociologue a été l'un des premiers à le faire, fin 2003, accusant publiquement le PT d'avoir renoncé au réformisme au nom duquel il avait été élu, et en dénonçant «son embourgeoisement et son vieillissement précoce».
Cette année, 112 intellectuels et syndicalistes l'ont imité, parmi lesquels Reinaldo Gonçalves, l'économiste pourtant modéré qui a élaboré le programme économique de Lula aux quatre présidentielles qu'il a disputées. Ceux qui ont rompu avec le PT sont parmi les seuls à oser aujourd'hui mettre en cause le chef de l'Etat. «La plupart des intellectuels de gauche placent encore Lula au-dessus du bien et du mal en raison de son origine ouvrière», explique Oliveira. Et continuent de le soutenir, même après la mise en cause de son propre fils, dont l'entreprise a reçu un gros apport de fonds d'une société de télécoms au capital en partie public.
Pragmatisme. Pour le sociologue, le chef de l'Etat est pourtant l'un des principaux responsables de la débâcle du PT. Lula est en effet le leader du groupe «modéré» qui domine le parti, et l'a dénaturé avec son pragmatisme outrancier. D'autres, comme César Benjamin, vont plus loin, mettant en doute la version officielle, selon laquelle Lula ignorait tout des méthodes de Dirceu, alors qu'il en est le principal bénéficiaire.
Les Brésiliens ont eux aussi de plus en plus de mal à le croire. La popularité du Président est en chute libre. Deux récents sondages le donnent perdant à l'élection de 2006, face au maire de São Paulo, José Serra. Face à la crise qui s'aggrave, Lula a haussé le ton, jeudi, assurant qu'il n'allait ni se suicider ni démissionner, comme l'ont fait deux ex-présidents du Brésil. Il a également employé sa semaine à assurer aux milieux d'affaires qu'il maintiendrait le cap de l'orthodoxie économique, même si son ministre des Finances, désormais visé lui aussi par les «affaires», était acculé à la démission.
Le scandale n'a pas (encore) provoqué de nouveaux départs. Les intellectuels restés au PT le font «au nom de ce patrimoine de la politique brésilienne qu'est le parti et parce qu'ils veulent continuer à lutter pour ne pas l'abandonner à la droite interne», dit Oliveira. Mais aussi parce qu'ils croient dans la «refondation» du PT, promise par son nouveau président, Tarso Genro. Ce dernier veut en effet épurer l'ancienne direction (qui doit être renouvelée le 18 septembre) et donner plus d'espace aux courants de gauche, auxquels sont liés la plupart des intellectuels, pour éviter la scission qui menace. Ils placent aussi leurs espoirs dans le principal atout du PT : ses militants qui, pour la plupart, veulent nettoyer le parti de sa «bande pourrie» plutôt que le quitter.
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