Les dernières heures
d'Allende
Elu en 1970, le président socialiste chilien a
été trahi trois ans plus tard par Augusto
Pinochet.
Le Monde - Septembre 11, 2003
|
"Pauvre Pinochet, ils doivent l'avoir arrêté...". Il est 8 heures du matin à Santiago du Chili le mardi 11 septembre 1973. Depuis 6 heures, la sédition est en marche : la marine a pris Valparaiso, les radios ont cessé d'émettre, l'armée de l'air s'agite. Salvador Allende, premier président socialiste du Chili, est retranché dans son palais de La Moneda. A voix haute, il s'inquiète du sort du commandant en chef de l'armée de terre car il en est sûr : il peut encore compter sur les militaires loyalistes, et, s'il est encore libre, sur le premier d'entre eux, le général Augusto Pinochet.
"Pauvre Pinochet..." Allende l'a nommé à la tête de l'armée de terre le 23 août 1973. Comme lui franc-maçon, le général professe l'apolitisme et la soumission de l'armée au pouvoir civil. Sa mission est de former un rempart contre les "mouvements militaires incontrôlés", qui se succèdent depuis les premiers mois de l'année 1973.
Les difficultés du président ne sont pas nouvelles : c'est dès son élection qu'il a dû faire face à ce qui ressemble fort à un complot. Salvador Allende a été élu le 5 septembre 1970, avec 36,22 % des voix, devant le candidat de droite et celui de la démocratie chrétienne. Le scrutin présidentiel ne compte alors qu'un tour au Chili.
Médecin, grand bourgeois, homme de culture, fondateur charismatique du Parti socialiste, Allende l'emporte dans un contexte d'extrême division. La droite tient pour inacceptable l'élection d'un socialiste ; la démocratie chrétienne ne veut pas d'un autre candidat que le sien ; quant à une partie de la gauche, c'est l'idée même d'un processus électoral qu'elle méprise. Les "trois tiers" - selon la dénomination rituelle - sont irréconciliables.
Sur la scène latino-américaine, la situation n'est pas moins tendue. Dix ans après la prise du pouvoir à La Havane par Fidel Castro, la politique des Etats-Unis, sous la présidence de Richard Nixon, se résume à un mot d'ordre : "éviter d'autres Cuba". Dans son livre sur Richard Helms, le patron de la CIA, Thomas Powers raconte la réaction de Nixon face à l'ambassadeur américain Edward Korry, lui faisant part de l'élection d'Allende : "fils de pute... ; non, pas vous, Monsieur l'ambassadeur, je parle de ce bâtard d'Allende."
Dès 1970, le comité 40, réunion des responsables de la politique extérieure secrète des Etats-Unis présidée par Henry Kissinger, organise plusieurs opérations rassemblées sous les noms de code Track 1 et Track 2. Leur but : éviter la confirmation par le Congrès chilien de l'élection d'Allende. Les moyens : l'argent bien sûr ; et, surtout, l'appui au moins logistique aux assassins du commandant en chef de l'armée de terre, le général Schneider, tué le 22 octobre 1970 par des jeunes d'extrême droite voulant se faire passer pour un groupe d'extrême gauche. Mais la manuvre est éventée. Le président Allende, qui défend l'idée d'une "voie chilienne vers le socialisme" démocratique, est confirmé. C'est la fin de Track 2 ; pas celle du complot.
D'autant que la nouvelle présidence connaît vite de fortes turbulences. La coalition qui l'appuie, la Unidad Popular (Unité populaire - UP), mérite mal son nom. Elle réunit un Parti radical affaibli, un Parti communiste modéré et un Parti socialiste hétérogène dont certaines tendances, notamment celle dirigée par Carlos Altamirano, sont assez tentées par la guerre civile.
Sur ce socle instable pèsent aussi divers groupuscules d'extrême gauche, aiguillonnés par le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), qui "préfère le fusil au vote" et n'a donc pas rejoint l'UP. Salvador Allende a demandé la patience à ses partisans. Mais il est constamment dépassé sur sa gauche par des mouvements populaires plus ou moins spontanés.
Les occupations d'usines, de terre, ou simplement de propriétés, se multiplient à partir de 1971 - le chercheur Arturo Valenzuela en recense 1 278 pour la seule année 1971. Associées aux grèves sauvages (plus de 3 200 arrêts de travail pour l'année 1972), à la politique de sabotage de la production organisée par le secteur industriel et à la grève des camionneurs soutenue financièrement par Washington, ces occupations finissent par ravager l'économie.
Les pénuries se conjuguent à l'hyper-inflation - 307 % de hausse des prix depuis un an, en août 1973. Les Chiliens font la queue pour manger. Dans son livre de souvenirs, Mon pays réinventé, Isabel Allende - petite nièce du président, raconte avec brio et mélancolie comment les Chiliens faisaient la colita ("la petite queue") devant les magasins, ignorant la plupart du temps ce qu'ils allaient pouvoir acheter.
Au désordre économique s'ajoute le chaos politique. La démocratie chrétienne, c'est-à-dire le centre, se joint peu à peu à la droite. Entre une UP toujours victorieuse mais minoritaire dans les urnes - elle obtient 43 % des voix aux élections législatives de mars 1973 - et une opposition se déclarant majoritaire, il n'y a plus de modus vivendi possible. Le 22 août 1973, la chambre déclare inconstitutionnel le gouvernement d'Allende. La droite et la démocratie chrétienne ferment la porte à toute tentative de sortie politique.
Ce vote donne le feu vert à une sédition des officiers. Leur 11 septembre est une guerre éclair. Ils se mettent en position à 6 heures du matin et leurs troupes marchent sur Santiago. Dans son palais de La Moneda, à 7 h 30, Allende ne croit toujours pas à la réalité du coup d'Etat. A 7 h 55, il redit à la radio sa foi en la loyauté de l'armée de terre dirigée par Augusto Pinochet.
UNE PERSONNALITÉ ÉCLATANTE
Mais à 8 h 30 une déclaration solennelle des militaires félons officialise la trahison de Pinochet. La matinée durant, les tanks pénètrent dans la capitale, et les rares opposants armés tombent sous les balles. Vers midi, quatre avions Stukas armés de bombes détruisent la résidence privée d'Allende, rue Tomas Moro, et attaquent La Moneda, qui disparaît sous la fumée opaque d'un incendie.
A 14 heures, la junte militaire est au pouvoir. Arrestations, tortures et exécutions commencent. Les ambassades sont les seuls refuges. En 1991, une commission indépendante de "Vérité et Réconciliation" recensera 1 823 morts civils pour l'année 1973, la plupart victimes d'exécutions collectives pendant le mois de septembre. Le corps de Salvador Allende arrive à l'hôpital militaire vers 17 h 30, puis est déposé, de façon anonyme, dans le caveau de sa belle famille à Vina del Mar. Le premier président socialiste du Chili s'est tiré une balle en posant son menton sur la mitraillette que lui avait offerte Fidel Castro.
Le coup d'Etat du 11 septembre 1973 n'est qu'un parmi ceux qui frappent l'Amérique latine à la même période. Mais son écho est sans pareil car les violences de la prise de pouvoir et de la répression ont semblé effacer les ambiguïtés et les échecs de l'UP. Estompées, les déclarations d'Allende à Régis Debray en 1971 : "Notre but est le socialisme intégral, scientifique, marxiste." Oubliées, les tentations de certains alliés d'Allende d'instaurer une démocratie populaire. "Nous n'étions par forcément sur une très bonne voie", se rappellera, pour Le Monde, en 1999, Enrique Correa, ancien membre de l'UP devenu l'un des artisans du retour à la démocratie de 1989. L'Histoire n'a retenu que la face lumineuse : l'éclatante personnalité d'Allende, le "socialisme de vin rouge et d'empanadas" dont il se réclamait et l'ébullition joyeuse qui avait saisi une partie de la jeunesse chilienne.
Dans le contexte de l'époque, le coup démontrait d'autant mieux l'impossibilité d'instaurer un régime socialiste par les urnes qu'il y avait Pinochet. C'est au dernier moment qu'il avait rejoint le complot : sa trahison date du 9 septembre 1973. Il traîna pour s'imposer face aux deux leaders de la junte, l'amiral Jose Toribio Merino et le commandant en chef de l'armée de l'air Gustavo Leigh. Le régime militaire resta même, pendant un an, une uvre en quête d'auteur et à l'issue incertaine.
La droite et la démocratie chrétienne espéraient une "simple opération de rétablissement de l'ordre". Mais le 6 août 1974, Augusto Pinochet s'autoproclamait président de la République, donnant le pire des visages à un régime qui n'avait pas besoin de cela pour nourrir les haines. Son apparence - silhouette trapue, voix fluette, lunette noires cachant un regard bleu aigu - son goût douteux pour l'apparat militaire et sa morgue tranquille en ont vite fait le symbole d'un dictateur latino-américain.
Le 11 septembre 1973 ne tient plus que dans cette vision : un dictateur tortionnaire, soutenu par les Etats-Unis, referme sa main sur une tentative de révolution démocratique. Une plaisanterie courait d'ailleurs l'Amérique latine tandis qu'Augusto Pinochet s'installait dans son rôle de dictateur : "Pourquoi n'y aura-t-il jamais de coup d'Etat aux Etats-Unis ? Parce qu'il n'y a pas d'ambassade américaine dans ce pays."
Bruno Patino
Salvador Allende Premier président socialiste du Chili, ce chirurgien né en 1908 à Valparaiso fut le fondateur du Parti socialiste. Plusieurs fois parlementaire, il est élu président en 1970 à la tête de l'Unité populaire. Il se suicide le 11 septembre 1973, alors qu'un coup d'Etat met un terme à la "voie chilienne démocratique vers le socialisme".
|