Le Monde - 10 novembre 2003
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La trêve sociale a été rompue à Buenos Aires avec la réapparition des piqueteros, ces milliers de pauvres et de chômeurs qui coupent les routes pour exiger du pain et du travail. Ils sont un nouveau défi pour le président Nestor Kirchner (péroniste), qui, depuis son arrivée au pouvoir, le 25 mai, bénéficie d'un important soutien populaire. Le mouvement "piquetero" est apparu en 1996 pour protester contre la politique ultralibérale de l'ex-président péroniste Carlos Menem. Depuis, ce courant s'est divisé entre "modérés", qui négocient des plans d'aide sociale avec le gouvernement, et "extrémistes", qui lancent des mots d'ordre en faveur d'une révolution et contre le Fonds monétaire international (FMI). Le président Kirchner avait, jusqu'à présent, su profiter de ces divisions pour freiner la protestation. Mais le chaos s'est emparé de Buenos Aires, mardi 4 novembre. 30 000 piqueteros, répondant à 32 organisations du secteur dur, ont coupé les principales artères du centre de la capitale et ont bloqué la circulation pendant vingt-quatre heures. "GUERRE FROIDE" Quelques jours plus tôt, les piqueteros avaient occupé le ministère du travail retenant prisonnier pendant dix heures le ministre Carlos Tomada. Le gouvernement a porté plainte devant la justice et a menacé de créer une brigade policière anti-piquetes. L'ancien chef de l'Etat péroniste Eduardo Duhalde "a ordonné et financé cette protestation", a lancé le 6 novembre Luis d'Elia, syndicaliste et leader modéré des piqueteros, qui entretient de bonnes relations avec le gouvernement. Cette accusation a réveillé le souvenir des pillages de décembre 2001, qui avaient précipité la chute de l'ex-président Fernando de la Rua (Parti radical) et l'effondrement financier du pays. "C'est le début de la guerre froide que Duhalde et ses hommes vont lancer contre Kirchner", a affirmé M. d'Elia, alimentant la théorie d'un affrontement inéluctable entre M. Kirchner et l'ex-président. Parrain politique de M. Kirchner, Eduardo Duhalde entend conserver le contrôle du mouvement péroniste et de la puissante province de Buenos Aires, dont il fut pendant de longues années le gouverneur. A cause de l'insécurité croissante et de la vague sans précédents d'enlèvements, le président argentin a accusé, il y a quelques jours, la police de la province de Buenos Aires de complicité dans les prises d'otages avec demande de rançon. Ce qui n'a pas manqué de créer un malaise parmi les hommes de M. Duhalde. Président de la Fédération terre et habitat (FTV) et député de la province de Buenos Aires, Luis d'Elia a, en outre, affirmé qu'il était prêt "à prendre les armes" pour défendre le gouvernement Kirchner. Les principaux leaders du secteur dur des piqueteros, Raul Castells et Nestor Pitrola, ont traité M. d'Elia de "lèche-bottes de Kirchner". Cette escalade verbale préoccupe les citoyens, qui, après avoir soutenu, pendant de longues années, les revendications sociales des piqueteros, expriment leur lassitude de voir leur vie quotidienne transformée en enfer. M. Kirchner est pris entre deux feux. Il a affirmé qu'il n'entendait pas réprimer les manifestations de rue, comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Mais il sait que la patience de la classe moyenne a une fin. Le président a tenté d'établir un dialogue avec les différentes factions des piqueteros en recevant séparément leurs leaders au palais présidentiel. Le gouvernement mise sur la reprise de la croissance, qui devrait atteindre 6,5 % cette année, grâce aux exportations agricoles et au pétrole. Le taux de chômage, qui est officiellement de 21 %, devrait baisser progressivement. Pour pallier les plans d'assistance financière distribués aux chômeurs, la sur du chef de l'Etat, Alicia Kirchner, ministre du développement social, a créé des centaines de coopératives pour réintégrer les piqueteros au monde du travail. De nouveaux barrages de routes ont pourtant été annoncés pour le mois de décembre. Christine Legrand ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 11.11.03 Politique
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